Depuis des décennies, l’Iran entretient une révolution démocratique en cours. Chaque fois que les États-Unis s’impliquent dans ce pays, ils risquent de retarder cette évolution pendant des années. Cet entretien a été réalisé avant l’attaque israélo-américaine du 28 février 2026.
Melissa Naschek : L’Iran a récemment connu une vague de manifestations si importante que le gouvernement a dû couper l’accès à Internet dans tout le pays. Quelles sont les causes de ces mouvements ?
Vivek Chibber : Ces mobilisations font partie d’une série continue remontant au moins à 2009. Après une période calme, des pics de protestation ont émergé en 2017, puis en 2019-2022 et actuellement (2025-2026). Le régime est autocratique et confronté à des sanctions américaines qui limitent son accès au pétrole, un pilier économique essentiel. Bien que le système présente une apparence néolibérale, il est en réalité contrôlé par l’État avec des acteurs privés étroitement liés aux élites politiques. Environ 90 % de la population iranienne vit dans un contexte économique précaire, travaillant dans le secteur informel sans droits légaux.
Melissa Naschek : L’histoire entre l’Iran et les États-Unis en 1978-1979 n’était pas une simple relation de marionnettes. Quel rôle ont-ils joué ?
Vivek Chibber : Les relations étaient profondément clientélisées. Le shah était un allié pro-américain, avec des accords militaires importants. En 1953, les États-Unis ont orchestré un coup d’État pour renverser Mossadegh, ce qui a affaibli la gauche iranienne. Lors de l’escalade en 1978-1979, l’armée s’est révélée fidèle au régime mais incapable de maintenir son contrôle face aux mobilisations massives. La chute du shah a été conséquente : il a fui le pays, laissant l’armée et les États-Unis gérer le chaos.
Melissa Naschek : Quelles étaient les revendications des manifestants ?
Vivek Chibber : Le mouvement demandait une république démocratique, non un régime islamique. Khomeini a initialement promis des droits politiques et religieux pour tous, mais après la révolution, il a établi une théocratie. Aujourd’hui, l’Iran vit dans une crise économique profonde due aux sanctions américaines, avec des populations en situation de précarité accrue. L’armée reste le pilier du régime, mais si les mouvements persistent, elle risque d’échouer à maintenir son pouvoir.
L’intervention amériquaine dans ce contexte ne favorise pas la démocratie : elle conduit plutôt à des dictatures militaires, comme en Irak. Les États-Unis doivent s’abstenir de s’impliquer dans l’Iran pour éviter de recréer un ordre autoritaire. Le monde entier doit reconnaître que la solution réside dans le respect des mouvements populaires, non dans une intervention extérieure qui détruit les chances d’une démocratie iranienne.